Deftones - Gore

Après quatre longues années d'attente, les cultes et inclassables Deftones accouchent de leur huitième album studio qui succède à Koi No Yokan, mystérieusement intitulé Gore. De facture plus ambiante et expérimentale que les précédents opus, ce nouveau bijou en surprendra plus d'un. Depuis presque trente années d'activité, le groupe de Sacramento est une des rares formations à se renouveller et se dépasser continuellement. En voici la preuve en musique.

Line-up:

Chino Moreno (chant, guitare rythmique)
Stephen Carpenter (guitare lead)
Sergio Vega (basse)
Abe Cunningham (batterie)
Frank Delgado (clavier, platines)

Deftones constitue un des groupes les plus influents depuis les années 90 et jouit du statut du groupe culte depuis le succès retentissant de leur troisième album White Pony qui les a hissé au sommet. Créateurs d'un univers musical hors-norme, les musiciens de Sacramento allient avec une finesse de génie des sonorités aux confins de la violence la plus diamétrale à des mélodies extrêmement envoûtantes et épurées. En atteste la pochette de Gore, dont le titre est aux antipodes des flamants rose migrant dans les airs, symboles à l'honneur depuis le premier teaser de "Prayers/Triangles".

Suite à l'annonce d'un huitième album paru plus tardivement que prévu (Gore était initialement annoncé pour le courant 2015), les impatients ont pu se satisfaire d'un premier morceau révélé en février: "Prayers/Triangles". A l'issue de cette découverte, c'est le pendant aérien de Deftones qui est mis en avant, offrant une apothéose de douceur et d'onirisme, et mis en avant par la voix de Chino dans ce qu'elle a de plus caressant, et au larsen langoureux fidèle à Stephen Carpenter. On peut en dire autant de l'ennivrant '"Acid Hologram", qui marie dans la folie la plus pure une basse sale et distordue (le morceau à été composé par Sergio Vega) à une ambiance complètement atmosphérique, où le chant de Chino supplante le morceau et nous surprend avec un effet vocal inédit qui renforce d'autant plus le pouvoir du morceau.

En revanche, "Doom User" et "Gore" font echo aux premières productions de Deftones dans ce qu'elles ont de plus brutal, de plus incontrôlable. Les cris surhumains de Chino atteignent des sommets de beauté tragique et les riffs sont férocement heavy sur "Doom User". Les effets de distorsion sont massifs et brumeux, collant parfaitement à cet univers si singulier, si interstellaire à l'intérieur duquel Deftones nous convie. La fin du morceau se décline tout en violence pour accueillir en son sein l'apocalypse. "Gore" porte son titre à l'honneur, car c'est un des morceaux où les membres s'énervent le plus de l'album, en justifie le jeu tonitruant d'Abe avec ses fûts.

"Hearts/Wires", "(L)Mirl" et "Phantom Bride" s'annoncent comme les pièces maîtresses de cet album, où les musiciens se mettent à nu et nous transportent vers la mélancolie la plus maniaque, osant délaisser la rage qu'on leur connaît pour stimuler le caractère le plus cristallin de son univers jamais vu. A l'écoute de "Hearts/Wires", Deftones semble s'être concentré non pas sur le pouvoir et sur l'excès, mais sur la maîtrise, et ce qu'elle a de plus sublime à entâcher. L'empreinte de Frank Delgado transcrit une atmosphère cotonneuse sur "(L)Mirl". L'influence de la new-wave se ressent sur des morceaux tels que celui-ci où on retrouve des similitudes dans la manière d'interpréter les sentiments, suraigue et intense. La basse et la guitare sont fiévreuses mais tendres, et plus on s'approche de la fin du morceau, plus la réverbération s'insurge. Mais Gore, c'est aussi la présence d'un invité de luxe sur ce nouvel opus, celle de Jerry Cantrell d'Alice In Chains gratifiant sa présence d'un superbe solo sur "Phantom Bride".

"Pittura Infante", "Xenon", "Geometric Hadress" ou encore "Rubicon" sont des pépites plus directes, aux refrains implacables et efficaces, moins sophistiquées que le reste de la production et par conséquent plus accessibles. Les harmonies sont choisies avec parcimonie pour intégrer tantôt le velours, cher à Chino (qu'il met d'ailleurs à l'honneur dans son autre formation Palms, d'influence post-rock) tantôt l'énergie métallique que Stephen juge trop diminuée sur Gore. En effet, cette direction musicale plus "soft" peut paraître déroutante, mais force est de constater que malgré un tel changement, Deftones ne s'est pas perdu en route, et met majestueusement en scène les arcanes de son évolution.


Plus Deftones évoluent, plus ils produisent d'albums, plus ils nous intriguent. Mais enfin, comment parviennent-ils à auréoler leurs chansons de tant de volupté? C'est une question qui peut aisément nous venir en tête tant l'écoute de Gore déconcerte et impressionne. Note à l'attention des aficionados de l'époque Alternative et Around The Fur cependant, si vous ne jurez que par la période où Deftones surfait plus qu'amoureusement avec le néo-metal, vous risquez de ne pas adhérer au concept de Gore. En revanche, si Diamond Eyes et Koi No Yokan vous ont subjugué, une entrée vers l'onirisme le plus sensationnel vous est ouverte.