Interview - DELUGE

 

Auteur du très bon AEther qui est disponible en ce mois de septembre, DÉLUGE propose un black metal bien loin des canons du genre. Plus mélodique et propre, réhaussé par des influences postcore du meilleur effet, le quintet propose un premier album d'une maturité impressionnante. Avec déjà des premières parties de Céleste et Gojira, une expérience scénique importante pour chacun de ses membres et le soutien des Acteurs de l'Ombre (Regarde Les Hommes Tomber, Moonreich, The Great Old Ones...), DÉLUGE risque fort de faire beaucoup parler de lui dans les mois à venir. Le rendez-vous était donc pris avec le leader, guitariste et dictateur de la formation pour qu'il nous livre un entretien fleuve.

Le tout sur le pont d'un bateau !

DÉLUGE est ton bébé, comment ce projet a-t-il germé dans ton esprit ?

Il y avait quelque chose qui n'allait pas dans mes projets précédents que je tirais depuis des années et j'avais vraiment besoin de quelque chose de tout neuf. J'ai rencontré mon chanteur avec qui j'ai eu un coup de foudre amical et l'on s'est dit qu'il fallait monter un projet ensemble. On ne savait même pas si cela serait un projet acoustique, autre chose. J'ai commencé à composer et à écouter du black moderne comme Deafheaven. Rapidement j'ai trouvé très intéressant de se servir de l'énergie du black et de le moderniser avec des choses très mélodiques et le nom DÉLUGE est venu d'un coup. Je voulais que cela soit un déluge de mélodie, d'énergie... Tout cela a pris forme aux alentours de 2011, 2012, j'ai bossé à mon rythme dans mon salon.

Tu avoues ne pas écouter beaucoup de black metal, Deafheaven est donc la principale influence de DÉLUGE ?

J'ai écouté du black mais je ne suis pas un puriste et c'est amusant car j'ai commencé par la fin de la queue (rire). J'ai découvert les origines du genre par la suite et je me renseigne encore sur le folklore. Je peaufine mes connaissances avec notre bassiste, qui est l'encyclopédie du groupe (sourire).

En live tu t'es entouré par une équipe très expérimentée. Les as-tu choisi avant tout pour leur talent et leur expérience mais aussi par ce que ce sont des amis ?

Je veux que DÉLUGE soit un tout. Il faut que l'ensemble reste cohérent afin d'être entier, sans faux semblant. C'est vrai dans la musique, l'imagerie, la communication ; j'essaie de faire en sorte que nous ayons une communication de qualité mais ça n'est pas non plus un rabattage médiatique, nous diffusons si nous avons une actualité. Et pour les membres c'est la même chose. Je les connais tous depuis un certain temps et je sais qu'humainement ça va le faire car nous avons déjà tourné ensemble et ce sont mes meilleurs potes. Je sais qu'ils ont le niveau musical, je sais comment ils sont sur la route et c'est très important aussi. Je suis très fier d'eux, je sais que je monte sur scène sans aucune appréhension. J'ai le stress de l'excitation mais je ne me pose pas de question quant à leur performance.

Vous voulez garder l'identité et les autres projets de chacun sous silence. Pourquoi ?

C'est pour garder une certaine intégrité. Aujourd'hui avec la communication moderne les gens peuvent trouver très facilement qui nous sommes, on ne se cache pas. Nous ne voulons pas être rattachés à nos autres projets, sans en avoir honte bien sûr. Mon groupe précédent m'a apporté beaucoup de chose bien que je ne sois plus du tout en adéquation avec nos compos et notre style. Je me dis que finalement j'ai toujours eu DÉLUGE dans les tripes et je veux qu'on voit ce projet pour ce qu'il est, pas pour nous avons fait auparavant. Nous ne voulons pas garder l'anonymat comme Deathspell Omega ou Ghost mais nous voulons mettre le projet en avant et seulement le projet.

Tu as composé cet album absolument seul, tes camarades sont intervenus sur quelques détails. Est ce que tu te vois les inclure plus profondément dans la composition à l'avenir ?

Le principal pour moi dans une compo c'est la mélodie. Tout ce qui va entourer cette mélodie est plus du ressort de l'habillage. Pour autant je réfléchis toujours sur le reste car c'est très important aussi mais le travail d'arrangement a entraîné beaucoup de discussion et ils y ont pris part à fond. Ils ont proposé beaucoup de choses plus groovy, des choses que j'adore mais que j'ai du mal à créer seul. J'ai toujours le dernier mot mais je les intègre déjà dans les arrangements et à terme ils participeront sûrement plus. Pour le moment je stoppe la compo, j'ai déjà des idées et bien que je reste le leader incontestable, incontesté (rire). Ils ont toujours leur mot à dire. Ils me conseillent sur énormément de choses et je les écoute toujours.

Tu qualifies votre style d' « untrve french black metal ». C'est assez courageux dans cette scène très conservatrice. Pourquoi ?

A l'époque où je me renseignais sur les origines et les dénominations, je voulais comprendre pourquoi des mecs se faisaient trasher alors que selon moi musicalement c'était très proche des canons du genre. C'est là que j'ai découvert le « trve norwegian black metal », le « suicidal depressive black metal » et que je me suis rendu compte que chacun avait leurs codes dans milieu qui est déjà plein de codes. Et cela m'a fait beaucoup rire, du coup tout est parti d'une blague. Reste que c'est la dénomination que l'on aurait pu lui donner si l'on avait du lui en donner une. Je dis toujours pour développer que nous faisons un mélange de black metal ambiant et moderne avec des gimmicks post-hardcore car je suis grand amateur du genre. Mettre cela sur un fly c'est un peu long et autant développer lorsque j'en ai l'occasion mais pas tout le temps. Je voulais utiliser notre nationalité et le « untrve » car on s'affirme pas du mouvement et pas simplement « black metal » car cela aurait été faux. Si le terme « untrve » peut choquer les puristes cela me va et mine de rien on utilise plus beaucoup le terme de « trve ». Tout part d'une blague et cela n'est pas si bête finalement.

Ton but avoué avec DÉLUGE est de faire du black metal « que ta mère pourrait écouter ». Du coup, est ce que ta mère écoute ton groupe ?

(rires) Elle écoute tout ce que je fais mais ce sera toujours ma première fan sans l'être à la fois. Comme je te l'ai dit je veux vraiment appuyer les mélodies et il ne me paraît pas impossible qu'un jour nous jouions en acoustique avec d'autres arrangements. Je l'ai déjà fait dans l'intimité la plus totale (rires) et je pense que c'est la forme qui rend ce truc un peu violent. C'est accessible mais toujours plein d'intensité, il faut que les notes parlent.

La scène black française a une excellente réputation. Quels sont les groupes français qui se rapprochent de DÉLUGE selon toi ?

La réponse va sembler évidente mais Alcest, que j'ai découvert sur le tard d'ailleurs, a créé quelque chose de gigantesque. Ils viennent de très loin, Neige porte le projet depuis qu'il a quatorze ans avec brio. Il a pris le temps pour construire son univers et en arriver à ce qu'ils sont aujourd'hui. Je ne prétends pas qu'on en soit là mais bien qu'ils soient plus extrêmes que nous en terme d'opposition à ce qui se fait habituellement je pense qu'on peut nous rapprocher. Neige a un gros passé dans le black et la scène à l'époque était bien virulente. Leur progression est logique, rien à voir avec un retournement de veste, par rapport à ce qui lui plaît et ce qu'il veut véhiculer. Sa musique est à son image : entière et honnête. Dans ce côté cohérent, entier, aérien, mélodique, pas négatif du tout (bien que je sois fan de Kickback par exemple), je pense qu'on se rapproche un peu d'eux. Sinon j'espère que nous nous rapprochons de CELESTE, qui ont eux aussi une approche entière de leur musique. L'imagerie et la volonté d'un groupe me parle plus aujourd'hui que sa musique... enfin non, la musique reste essentielle évidemment. On a tendance à l'oublier, la preuve (sourire).

J'en profite que tu parles d'Alcest pour te demander comment a eu lieu la collaboration avec Neige sur « Mélas|Khôlé » ?

En fait je ne connaissais pas Neige personnellement. C'est Valnoir (ndlr : du studio Metastazis, qui s'est occupé de la pochette d'AEther mais aussi de celles d'artistes comme Behemoth, As I Lay Dying, Orphaned Land, Alcest ou encore Paradise Lost) qui nous a mis en relation, au passage c'est un mec adorable et peu de gens ont son implication et son talent. On lui reproche de toujours faire la même chose mais c'est un débat de hater. Je ne lui ai donné aucune consigne sur la forme et pourtant il est arrivé à un résultat qui représente parfaitement ce que je voulais. Pour revenir à ta question c'est donc lui qui nous a mis en relation, il a fait écouté les pré-prods à Neige et il a beaucoup aimé. Et je me suis dit qu'il serait énorme d'avoir un mec comme ça sur l'album, sans trop y croire au début et finalement ça s'est fait. Il a été très enthousiaste et s'en est chargé avec une rigueur exceptionnelle. Neige a fait cela naturellement avec plein de bonne volonté. Il a vraiment sublimé la piste. Le titre apparaissait sur notre démo que l'on avait enregistré en 48h il y a deux ans. Je pense toujours à DÉLUGE à la troisième personne, je compose des choses que j'aimerais écouter et je me dis que ces trois pistes nous ont fait une belle carte de visite mais je voulais leur donner une nouvelle vie avec une belle production. Et insuffler quelque chose de plus à ce titre qui avait un peu teaser à l'époque... ça a été magique.

Les morceaux sont bien souvent liés par des bruits de pluie. Est ce que l'album raconte une histoire ?

C'est très intéressant car AEther n'est pas un concept album. Les trois premières pistes apparaissaient sur la démo et je ne savais même pas que je voulais faire un album. Ce qui m'a poussé à écrire un album est mes contacts avec des labels qui étaient intéressés par un album et non un EP. J'avais du temps à l'époque donc je me suis lancé dans la composition en cherchant une cohérence entre mes idées. Les paroles en français sont pleines de métaphores et je m'en suis chargé au départ, comme sur « Houle ». Et petit à petit j'ai laissé notre chanteur s'occuper de cet aspect parce qu'il a une patte magique, je sais que des gens se retrouveront dans ses écrits et j'aime laisser cela à l'interprétation de chacun. On ne parle pas forcément de problèmes mais le tout reste assez mélancholique, nous approchons tous de la trentaine et nous avons des petites choses sur le cœur (sourire). Certains textes sont quand même assez transparents comme « Houle », encore une fois, qui traite de la séparation, amoureuse ou autre.

Vos premières dates ont eu lieu avec Céleste en février dernier, il a fallu attendre juillet pour que le groupe donne quatrième concert avec Gojira à la Rockhal (le 18 juillet dernier). Pourquoi avez vous choisi de laisser autant de temps s'écouler entre vos dates ?

A la base nous étions concentré sur l'album, comme nous avons fait des pré-prods totales, nous avons enregistré l'album deux fois en condition pro. En ajoutant des arrangements, quelques samples, en changeant sensiblement les compos et au départ nous ne voulions pas jouer avant la sortie de l'album le mois prochain. Et finalement notre set était prêt, j'en ai parlé aux CELESTE qui sont de très bons potes et cela s'est fait simplement. Dans le même ordre d'idée je connais un peu les Gojira, je leur ai demandé s'ils avaient déjà une première partie au Luxembourg... Nous n'avions pas prévu de faire de dates aussi tôt et ces belles dates nous sont tombés un peu toutes crues dans la bouche.

D'ailleurs avez vous d'hors et déjà des plans pour tourner à la rentrée (ou avant) ?

L'aspect com nous a pris plus de temps que prévu, je n'ai pas pu mettre le coup de boost que je voulais mais on commence à nous proposer des choses à droite à gauche. Nous allons sûrement faire une belle tournée en février ainsi qu'une tournée avec CELESTE au Printemps. On nous a proposé récemment des tour-supports que nous avons du refusé. Tout cela se met en place (sourire), nous avons envie de jouer partout mais nous attendons de belles propositions. Nous ne jouerons jamais sans notre « lighteux » qui est le sixième homme de DÉLUGE, alors que c'est une femme (rires). Nous attendons un peu les retours sur l'album avant de vraiment nous pencher là dessus.

Sur l'album on trouve des titres comme « Houle », « Bruine ». Est ce que le prochain comportera des titres comme « Crachin » ou « Rosée Du Matin » ?

(rires) A réfléchir !

Kant a dit que la musique était le langage des émotions. Qu'est ce que cela t'évoque ?

Je ne connaissais pas cette citation mais c'est quelque chose d'essentiel et qu'on a tendance à trop oublier. Tout le monde veut avoir un groupe maintenant et je comprends cela mais il faut se poser les bonnes questions. Savoir ce que l'on veut et ce qui se fait déjà. C'est utopique mais je me dis que lorsque tu sors un titre, un EP, n'importe quoi, si quelqu'un fait la même chose mieux que toi tu ne devrais pas le sortir. Nous ne prétendons pas révolutionner le genre mais je sais que j'aurais adoré découvrir DÉLUGE. Je m'extraie moi même du groupe, bien sûr il y a des mélodies, des riffs qui me plaisent mais je ne me suis jamais forcé pour composer. Si tu n'as pas d'émotion ou de message, sans parler d'engagement, à délivrer ça n'a pas d'intérêt. Beaucoup de groupes n'y croient pas ou n'ont pas grand chose à dire et c'est terrible. Nous avons tous des choses à dire, qu'elles soient positives ou négatives. Ce qui manque à de nombreuses formations c'est une cohérence et des émotions à véhiculer.

Tu as les derniers mots.

J'aurais du pensé à ça (sourire).... L'image de l'eau est très présente dans DÉLUGE car c'est un élément qui peut être apaisant, brutal, triste ou joyeux. La pluie d'été qui tombe alors qu'il fait ultra chaud est attendue comme le messi, un peu comme aujourd'hui (rires). Cela peut symboliser tous les états de la vie mais toujours dans la puissance. Tu ne peux rien faire contre l'eau et c'est ce que l'on essaie de faire avec DÉLUGE d'être entier. Mes derniers mots seront donc : soyez intègres ! (sourire)

 

Si vous souhaitez avoir des informations sur les membres composant le line-up du groupe, vous pouvez toujours soudoyer notre rédaction à base de Milka Oréo et de tickets restaurants (qui a parlé de crise?).

Discographie :

Mélas|Kholé (démo-2014)

AEther (2015)