Interview - Dirty Shirt

Formé il y a vingts ans dans la belle Roumanie, Dirty Shirt a eu une histoire compliquée, faite d'un break de plusieurs d'années et de deux premiers un peu passer inaperçu en dehors de leur pays. Mais tout cela a changé il y a deux ans avec le formidable Freak Show, véritable machine à tubes metal fusion. Grâce à lui le groupe a reçu moults prix, a effectué une belle tournée européenne (dont une date chez nous avec 6:33) et est arrivé second au dernier Wacken Battle Metal. Il était donc temps de revenir avec cette belle énergie et ce Dirtylicious qui reprend des thèmes du folk roumain. Pas fan du style je me suis laissé prendre au jeu (chronique dans la section du même nom) de ce folk délirant, catchy et puissant. C'est Mihai Tivadar, dernier membre originel avec le bassiste Pal Novelli, qui nous a répondu et ceci en français lui qui vit dans notre pays depuis des années !

Bien que Dirty Shirt ait commence il y a vingt ans, la plupart des gens ne vous connaissent pas. Peux tu présenter le groupe ?

Mihai Tivadar (guitare, claviers) : Salut à tous et merci pour cette interview. Si vous ne connaissez pas encore Dirty Shirt, alors ça sera probablement la belle surprise musicale de l'été 2015. Cherchez notre musique et vidéos sur le net, et il y a des fortes chances d'être conquis...

 

Il semblerait que Freak Show ait été très bien reçu tant par les fans que par la presse. Que penses tu de cet album deux ans après sa sortie ?

Sans fausse modestie, Freak Show est un album très réussi : surprenant, varié, catchy, avec une production impeccable, etc.  Il y a plusieurs chansons qui sont des véritables hits : « Bad Apples », « Saraca Inima Me », « Freak Show »... C'est pour cette raison qu'il y avait des moments où on ressentait une certaine pression pour la composition du nouvel album. Même aujourd'hui je mets occasionnellement le CD dans la voiture (notamment lors des longs voyages, c'est mon fils de trois ans qui le demande) et j'aime encore de l'écouter et le re-découvrir.

 

Il était à la fois catchy et amusant, Dirtylicious garde ces deux éléments. Est ce quelque chose que vous travaillez ou est ce naturel ?

Probablement les deux : il y a en nous une envie de faire la fête, de s'amuser. C'est très important dans la vie tout cela, peut être que c'est culturel. Mais après, forcément il y a une partie de « travail » qui permet de sortir le meilleur de nos idées musicales.

 

Vous avez pris part au dernier Wacken Battle Metal et êtes arrives second. Parle nous un peu de cette expérience ?

Magique, incroyable, un rêve... c'est une expérience qu'on oubliera jamais : l'ambiance et le public pendant notre concert, la façon dont a été accueillis par les organisateurs et les techniciens, les rencontres avec d'autres musiciens (de la Battle ou consacrés). On a vécu des moments très forts, et l'émotion ressentie lors de l'annonce des gagnants est unique. Je conseille à tous les groupes rock/metal du monde d’essayer ce tremplin... on ne sait jamais, c'est une occasion très rare de jouer sur un festival d'une telle envergure.

 

Vous avez deux chanteurs, comment Robert et Dan choisissent quelles lignes ils vont chanter ?

Lors de la composition de nos morceaux on alterne deux façons de faire. Sur certains morceaux ou passages, on commence avec une mélodie. Quelle que soit la mélodie, on est pratiquement sûrs qu'au moins un des deux pourra la chanter. C'est l'avantage d'avoir deux chanteurs  avec des  timbres très différents et complémentaires.

Une autre façon de composer, c'est en partant d'une orchestration complète sur laquelle on ajoute une mélodie. Dans telles situations, on essaye souvent plusieurs lignes mélodiques, on les développe jusqu'au moment où on trouve LA MELODIE qui se combine parfaitement avec les instruments et qui en même temps est catchy, mémorable et.... jolie (sourire). Lors de ces essais, on teste également différentes façon d'interprétation, les possibilités de mélodies composées, etc... Ce qui fait qu'il y a beaucoup de variation dans notre musique.

 

Vous avez annoncé l’été dernier que votre prochain poursuivrait la voie ouverte par « Bad Appels » et « Saraca Inima Me » basée sur du folk roumain cette fois avec un véritable orchestre. Pourquoi ?

Ce n'était pas prévu... toute suite après la sortie de Freak Show déjà on a commencé la phase de composition, avec l'étape « idées dans la tête ». Lors des premiers essais sur instruments et l'enregistrement des premières maquettes démo, on a constaté que chaque morceau avait déjà une touche traditionnelle. C'est assez naturel, en sachant que parmi les meilleurs morceaux de Freak Show (sur CD mais aussi en live) en retrouve pas mal de titres inspirés ou influencés par la musique traditionnelle roumaine.

Mais le déclic a eu lieu en France... à Grenoble plus exactement, lors de notre tournée européenne de l'automne 2013. Pendant les balances, Cosmin Petrut, notre violoniste à l'époque, a commencé à jouer « Ciocarlia », une chanson roumaine instrumentale célèbre. Spontanément, nous avons commencé à jammer et le résultat était fantastique. A ce moment on a su que le nouvel album serait entièrement orienté vers le folk de l'Europe de l'Est, mais bien sûr ouvert à toute idée musicale, ce qui a été toujours la philosophie artistique du groupe.. C'était un vrai défi en termes de composition. Avec déjà 7-8 morceaux composés en grande ligne, il nous a fallu chercher donc de l'inspiration du côté de la musique folklorique roumaine. On a eu un période de quelques mois de recherche des chansons, textes, idées... Le fait que moi et Pali (basse) aillons une expérience de groupe de mariage lors de notre jeunesse, nous a bien évidemment beaucoup aidés.

Mais le défi a aussi été en termes de production artistique et technique. On se disait : si on veut faire ce mariage entre la musique traditionnelle et le metal moderne, alors il nous faut des « vrais » musiciens qui maîtrisent parfaitement le folk roumain. Au fur et à mesure qu'on a eu les confirmations des différents artistes quant à leur participation sur l'album, on a décidé d'appeler cet ensemble : « Transylvanian Folkcore Orchestra ». Ca sonne bien, non ? (sourire)

 

Comment avez vous travaillé à la fois sur les parties metal et les parties folk ?

On a eu une méthode d'enregistrement un peu différente de l'habituel. La coutume est d'enregistrer d'abord les batteries, puis la basse, les guitares, les éventuels synthés et autres instruments et le chant à la fin. Pour cet album, on disposait déjà de maquettes démos avec la partie metal (batteries, basse, guitares et certains synthés) déjà enregistrés, ce qui nous a permis de commencer les enregistrements avec les instruments acoustiques. D'abord les violons, puis les guitares acoustiques, l’accordéon, le cymbalum, la clarinette, les percussions....

Pour beaucoup parties, on savait exactement de quoi on avait besoin et ça été très facile : tous les musiciens invités sont des pros, des vrais virtuoses de leurs instruments... Des fois, on avait juste une idée vague : ici ça marcherait un solo traditionnel de la région de Maramures pour le violon, ou ici une harmonie typique gitane sur ce passage sur cimbalom, etc. Les collaborateurs avaient ainsi une très grande liberté et ce sont eux qui proposaient des idées. Mais ce que j’appréciais le plus c'était leur ouverture d'esprit  et le fait qu’ils sont eux mêmes venus avec des idées et des propositions, où initialement il n'y avait pas d'instrument acoustique prévu... Il y a eu quelques moments magiques, je vous assure.... Je pense que notre façon d'enregistrer en studio a été également un catalyseur pour tout cela ? On enregistre tout : toute idée différente ou alternative, des différentes façons d’interpréter. Je pense que la liberté artistique est essentielle pour un musicien. C'est comme cela que les meilleures choses en musique arrivent. Puis, lors de l'édition et arrangements on fait le tri, le nettoyage, on prend des décisions sur ce qu'il reste et ce qu'on renonce...

 

Vous n’aviez pas peur de perdre des fans avec ce changement stylistique ?

Il y a toujours un risque de perdre certains fans quand un groupe sort un nouvel album, quelle que soit la « stratégie artistique ». Si le nouvel album est dans la même lignée que les précédents, il y aura des fans qui vont dire que c'est déjà fait, c'est ennuyeux. Si tu changes de style, il y aura des gens qui vont dire que c'était mieux avant...

Pour nous le plus important est de rester sincère avec soi même et faire la musique qu'on aime même si on risque de perdre certains fans. Personnellement, j'ai été très confient. Assez tôt je savais que le nouvel album serait au moins au niveau de Freak Show avec les ingrédients habituels de Dirty Shirt mais avec le petit plus : le coté traditionnel bien plus présent. C'est vrai que la présence de ce fil conducteur sur tout l'album pourrait être considéré « trop » par certains, mais l'album est tellement varié (il y a plein d'autres influences, pas que le folklore d'Europe de l'Est), dense et catchy. Cela nous a été confirmé par le retour de certaines chroniques ou fans, qui ne sont pas du tout fans de Folk Metal, sauf le dernier Dirty Shirt (sourire). Mais généralement, la forte présence de la musique traditionnelle sur cet album est très apprécié, par le public et par la presse.

 

Vous avez gardé la meme équipe que pour Freak Show. Est ce que vous croyez à la maxime : « On ne change pas une équipe qui gagne » ?

Exactement, on a une équipe déjà rodée avec des très bons résultats. Donc, ce qu'on a fait c'est juste de l'élargir et accueillir d'autres personnes dans ce projet. Selon moi, c'est un pari réussi.

 

« Moneyocracy » n’est pas tender avec les businessmen. Est ce que vous croyez vraiment que ces gens n’ont aucun sentiment ?

Je vais donner quelques exemples, qui parlent tous seuls : Montsanto, Goldman Sachs, Nestle, etc.... On vit dans un monde gouverné par l'argent et le profit rapide. Peu importe les conséquences humaines et écologiques. Je me rappelle de la réaction d'un millionnaire canadien lors d'une interview sur sa propre chaîne télé (je n'ai même pas retenu son nom...) quand on lui à dit que 85 personnes les plus riches dans le monde gagnent autant d’argent que 3.5 milliards d’êtres humains les plus pauvres : « IT'S FANTASTIC ! » Tout est dit....

 

Contrairement à eux on se doute que vous ne gagnez pas d’argent avec votre musique, cependant vous vous en foutez si l’on en croit les textes de « My Art ». Gardez vous tout de même le rêve de devenir « professionnels » avec Dirty Shirt ?

Pour nous, le plus important c'est de faire la musique avec passion et sincérité. Pour cela, les musiciens ont besoin de liberté et d’indépendance, au moins artistique. Et cela, c'est assez difficile si tu es un « pro ». Bien évidemment s’il était possible de gagner sa vie en faisant de la musique de telle sorte, on ne dirait pas non. Et bien sûr avec la stabilité financière nécessaire pour des pères de famille (ah oui....). Mais ce n'est pas (encore) le cas....

Par contre, on est arrivés déjà depuis un bon moment à ne plus investir personnellement de l'argent dans le groupe et déjà cela c'est une performance en sachant qu'en ce moment on joue à neuf musiciens sur scène (donc une équipe de douze-treize personnes sur la route), et on sort des albums avec une bonne fréquence et avec une production top. Pour nous, au lieu de récupérer un peu d'argent ici et là, il est préférable de tout réinvestir dans le groupe : meilleure production pour les albums et les tournées, le camion, les lumières, la promo, etc...

 

Pourquoi ce nom à la base ?

C'était le hasard... un vendredi après midi, à la gare de Baia Mare (chef lieu de notre département) on s'est retrouvés avec plusieurs membres du groupe après une semaine d'école, pour rentrer à la maison. On avait tous les chemises typiques de la période alternative des années 90, des chemises pas toute à fait propres... Au début pour rigoler on a dit qu'on était les chemises sales et puis finalement on a gardé Dirty Shirt.  Après la grande pause au début des années 2000, quand on a repris le groupe on s'est posé la question de garder le nom ou de former un autre groupe. Même si on a complètement changé de direction musicale (avant on faisait une sort de prog alternatif), comme on était les mêmes personnes, on a décidé de garder Dirty Shirt. C'est marrant, mais aujourd'hui plus que jamais notre musique colle avec le nom du groupe. On ne saura jamais, peut être que si on avait décidé de prendre un autre nom, la direction musicale du groupe aurait été différente...

 

Nous connaissons Negura Bunget mais peux tu nous parler de la scène metal roumaine ?

Negura Bunget est sans doute le groupe roumain metal le plus connu à l'étranger. Mais la scène metal roumaine a connu un développement extraordinaire ses dernières années, c'est une scène très dynamique qui monte en puissance, avec des groupes de très bonne qualité et un public de plus en plus nombreux... En tout cas, la scène roumaine se rapproche à grands pas des autres pays européens.

 

Tu as les derniers mots.

Souvent il y a les stéréotypes tellement faciles sur les gens en fonction de leurs origines, leur couleur ou leur catégorie sociale. En tant que roumain qui vit en France, j'ai senti tout cela. Les médias les entretiennent, pour le spectacle, pour les « rating », pour les intérêts. Mais, la réalité est bien différente de cela, et la Roumanie en fait partie. C'est un très beau pays, avec des gens chaleureux. Si vous voulez avoir un « goût » musical de cette région de l'Europe et que vous aimez le rock/metal, alors Dirty Shirt – Dirtylicious sera la meilleure solution. L'album est disponible en streaming gratuit sur Bandcamp, Deezer, Spotify, etc... Je vous souhaite « bon appétit » !

 

Line-up :

Dan « Rini » Craciun (chant)

Robert « Metalistu » Rusz (chant)

Mihai Tivadar (guitare, claviers)

Cristi Balanean (guitare)

Dan Petean (guitare)

Pal Novelli (basse)

Vlad « X » Toca (batterie)

 

Discographie :

Very Dirty (2000)

Same Shirt, Different Day (2010)

Live In The Truck (Live-2011)

Freak Show (2013)

Dirtylicious (2015)