Interview - Wheelfall

 

Véritable révélation de cette fin d'année, Wheelfall met fin à une maxime que l'on trouve encore sur ses t-shirts : « Slow Heavy Music Sci-Fi Themed Since 2009 ». Fini en effet le stoner/doom désertique, place au black/doom/sludge/indus froid et glauque avec le conceptuel et double Glasrew Point. Accompagné d'une nouvelle d'environ 80 pages, ce projet ambitieux fait de Wheelfall l'un des espoirs de la scène metal noire française. Un opus dont Thibault Thieblemont (ex-Smokey Donkey, ex-Dirty Suzy) et Fabien W Furter (Chaos Echoes, Phazm) nous ont parlé en long en large et en travers. L'opus de la maturité, le temps de s'assumer au milieux de ses pairs et de se dépasser.

Pouvez vous brièvement présenter le groupe à ceux qui ne vous connaissent pas ?

Thibault Thieblemont (guitare/claviers/machines) : Wheelfall est un groupe de stoner/doom qui existe depuis 2009.... nous venons de prendre un virage assez énorme même si l'ensemble reste lourd. Nous sommes beaucoup plus sombre et froid qu'avant.

Fabien W Furter (chant/guitare) : (Il pointe son camarade) Sinon il est arrivé dans le groupe ! (sourire)

Thibault : En fait j'avais remplacé Florian (Rambour, guitare) sur deux dates, à Strasbourg et à Nancy. Il m'ont appelé en octobre de l'année dernière car il cherchait à intégrer une cinquième personne aux claviers et aux machines. Leur nouvelle direction comportait beaucoup de sons différents et il fallait quelqu'un pour les jouer sur scène. Ce qui est amusant c'est que sans leur en parler j'avais commencé le clavier un mois avant qu'ils m'appellent. (sourire) Du coup je leur ai dit « oui » tout de suite ! Je m'en souviens encore, je sortais du ciné ! (rires)

Fabien : Il nous a accompagné quasiment depuis le début, pour porter nos amplis au départ et surtout pour boire nos bières ! (rire) Pour conduire un peu mais pas trop. (rire général) Comme il fallait forcément une cinquième personne, pour une troisième guitare, quelques choeurs, des samples.... Thibault est notre couteau suisse, il fait tout ce qu'on ne veut pas faire ! (rire)

Pour Interzone vous aviez écrit son concept une fois que les titres étaient composés, pour Glasrew Point vous avez décidé d'écrire d'abord l'histoire. Cela paraît beaucoup plus logique, comment avez vous abordé la composition à partir de là ?

Nous avons commencé à poser les thèmes de ce que nous voulions raconter. Pas l'histoire en elle-même, juste vraiment ce qui nous touchait à ce moment là. En l'occurence la société, ses mécanismes, ses déformations et à partir de là nous avons réfléchi à une forme de concept. Il était plus malin d'adapter les compositions à ce que nous voulions raconter plutôt que l'inverse. Et sans que nous nous en rendions compte tout cela est devenu très gros ! Nous avons fait des synopsis, des résumés et au final au bout d'une trentaine de pages nous nous sommes dit qu'il serait intéressant de retranscrire l'histoire au delà des paroles. Surtout qu'il n'y en a pas beaucoup. Ce qui est un choix. Je vois plus la musique de manière instrumentale. Le chant n'est qu'un instrument qui n'arrive que lorsqu'il est utile à l'ensemble. Pour dépasser le cadre de la musique nous avons donc décidé d'écrire une nouvelle à côté, donc nous avons demandé à quelqu'un qui avait plus de talent en la matière de l'écrire. Nous avons donc envoyé toutes nos notes à Blandine Bruyère, elle a créé les personnages et l'histoire à partir de là. Comme je le dis souvent je considère la musique de manière narrative. Un accord est un personnage, une note est un événement donc il suffisait de se dire « cet accord me fait penser à cela » et de développer autour.

Thibault : A l'inverse lorsque l'on se retrouvait bloqué dans une compo, on se réferrait à l'histoire.

Quand avez vous réalisé que vous alliez prendre un tournant aussi drastique musicalement ?

Fabien : J'ai eu une grosse remise en question personnelle à un moment de ma vie, notamment musicale. Je me suis rendu compte que bien que nous restons tous fiers de nos premiers essais, nous nous étions imposés de jouer du stoner/doom. C'est ce que nous voulions faire à l'époque et ça nous allait très bien. J'ai eu une éducation classique et je me suis mis à la musique électrique pour aller à l'encontre de cela. Après cette remise en question j'ai fait album solo (ndlr : FWF : album d'indus bruitiste complètement instrumental) qui m'a permis de canaliser tout cela et finalement nous sommes revenus naturellement vers les influences qui sont ancrées en nous.

Thibault : Nous voulions juste faire ce dont nous avions envie, sans rien s'imposer.

Fabien : Nous n'avons personne pour nous dire quoi faire. Pas de label, de manager... Avec Wheelfall nous avons toujours voulu garder ce côté « do it yourself » et je pense qu'avec Glasrew Point nous avons au moins réussi à atteindre cette totale indépendance. Cela ne va pas dire que le groupe changera encore à l'avenir ou non. Nous n'en savons rien finalement.... Je pense que Glasrew était ce que l'on pouvait viser sans vraiment savoir que nous en étions capables.

Diriez que ce double album ressemble plus à Wheelfall qu'Interzone ?

Il est beaucoup plus proche de nous. Je me souviens d'une chronique au tout début du groupe qui nous reprochait d'être nancéiens et pas californiens. En gros nous ne pouvions pas faire de stoner et parler de désert car nous n'en avons pas chez nous.

Thibault : Du coup cette fois nous voulions parler de mirabelle, de pâté ! (rires)

Fabien : Cet album nous ressemblant plus, il est emprunt du contexte de nos vies. On est effectivement à Nancy, il pleut souvent et l'on fréquente un environnement plus urbain. Glasrew est urbain mais recherche quelque chose de plus rural car nous avons tous des attaches à l'écart de la ville. Donc pour cet album peut importe ce qu'il se dira, si quelqu'un n'adhère pas c'est qu'il ne nous aime pas et hélas on ne peut pas plaire à tout le monde.

Est ce que vous n'avez pas eu peur tout de même de l'accueil que Glasrew allait recevoir ?

Nous nous sommes posés la question au début car bien que nous soyons un petit groupe nous avions déjà une petite fan-base. Et il faut bien dire qu'à nos débuts la scène stoner était loin d'être aussi large qu'elle ne l'est aujourd'hui. Nous discutions avec Alcohosonic (devenu Abrahama aujourd'hui) Huata... il y avait Zoé aussi. Donc nous nous étions même fait un peu remarqué à l'étranger. Après un an et demi sans concert et un an de silence total la question se posait forcément de savoir comment le changement allait être perçu.

Thibault : Nous avions besoin de nous recentrer, éviter de faire ce que les gens auraient attendu de nous. L'interrogation n'a duré que quelques secondes. C'est ce que nous voulions faire donc autant y aller à fond.

Fabien : Je pense que déjà sur Interzone les gens ont pu sentir qu'il y avait quelque chose de différent chez nous des autres groupes de stoner. Nos « fans » savaient que nous ferions ce que voulions, je ne pense pas qu'ils soient totalement surpris. Plus surpris de comment nous avons évolué, pas de l'évolution en elle-même.

Pouvez vous résumer l'histoire de Glasrew Point ?

Thibault : C'est très sombre comme vous pouvez vous en douter. (rire) Cinq personnes se retrouvent à la même station service par hasard et il leur arrive une merde ! La suite n'est qu'une fuite incessante, une poursuite qui n'en finit jamais. Le but n'est pas non plus de tenir par la main le lecteur et de laisser les gens réfléchir sur qui sont ces personnages. Pourquoi fuient ils ? Chacun peut y mettre un peu ce qu'il veut.

Fabien : Le morceau « Shape Shifter » par exemple est le seul qui prenne deux points de vue différents. Bien souvent je prends un point de vue subjectif car cela parle aussi de moi... de nous. Chaque auteur met de lui-même mais ici on ne sait pas de qui je parle voir même qui parle. Mais « Shape Shifter » est le seul titre qui change de point de vue en cours de route. On passe du point de vue des harcelés aux agresseurs. Le titre du morceau est un indice par rapport à cela. On a souvent l'habitude que le titre du morceau soit une citation de son texte, je préfère donner un indice sur ce qui est représenté. Il y a des références dans les titres qui permettront à celui qui les verra de comprendre plus facilement l'album. Glasrew est très marqué par l'idée de contrôle des masses et le fait d'essayer de sortir de cette masse. Ce qui n'est facile pour personne. Il y a beaucoup d'idées qui viennent des textes de Nietzsche ou de Montaigne, le fait de dépasser l'éternel retour du même. Les plus curieux iront se renseigner. (sourire)

La production de Pierre « Gorgor » Schaffner (Studio de la Forge) est excellente. Comment avez vous travaillé cette fois-ci, quelle a été son implication dans la composition ?

La raison pour laquelle cela marche si bien entre nous est qu'il ne fait pas qu'appuyer sur le bouton « on ». Il est très franc, si quelque chose ne va pas il va le dire. Il a presque un rôle de producteur finalement. Il nous laisse faire ce que nous voulons mais parfois il pense que quelque chose est pertinent alors il va nous le dire. Pour « Strangers » (ndlr : le morceau préféré de votre serviteur) il a été d'une aide précieuse. La première ébauche était bonne mais elle n'arrivait pas à ce que nous voulions. C'est lui qui m'a dit après plusieurs essais : « si ce passage est narratif, pourquoi tu ne ferais pas du spoken-word ? ». J'ai réécrit tout le texte et cela marche du tonnerre. Avec « Dead Eyes » c'est un peu comme si l'on amenait les gens d'Interzone à Glasrew. « Strangers » lui n'a vraiment rien à voir avec nos débuts et l'on ne pensait pas que ce titre marcherait aussi bien car je sais qu'il est très apprécié.

Est ce que tu penses que l'influence plus indus que l'on trouve bien souvent sur Glasrew Point vient de ton side-project FWF (notamment sur « Wakes The Sea » et « A Night Of Dark Trees ») ?

Mon projet solo a canalisé toute ma remise en question. Je me suis alors rendu que 70% de mes groupes préférés font de l'indus et Ministry, Nine Inch Nails, Coil ont marqué ma jeunesse. (Il marque un temps d'arrêt) Jeunesse lointaine du haut de mes 27 ans ! (rire général) C'est un peu comme si j'avais occulté tout cela, comme j'avais occulté mon éducation classique dans Wheelfall. Je sais que cela nous correspond plus à tous. Lorsque j'ai rencontré Niko (« El Moche », basse) nous portions tout les deux un t-shirt Nine Inch Nails.

Thibault : Les pistes ambiantes de Glasrew ont la patte de FWF bien qu'elles ne servent pas le même propos.

C'est un album qui va être dur à transposer live, pas trop la pression pour ce soir surtout que vous n'avez pas joué depuis longtemps ?

Fabien : La pression on la boit ! (rires)

Thibault : Moi ça va. (A son camarade) Toi je ne sais pas...

Fabien : C'est un peu comme livrer une partie de toi même...

Thibault : Cet album a guidé notre vie pendant un an et maintenant que je pense à cela je me mets la pression tout seul. (rire jaune)

Fabien : Nous avons tous continué à jouer avec d'autres projets mais le fait de revenir après autant de temps avec quelque chose de complètement différent rend cela spécial.

Thibault : Nous avons l'espoir que cela plaise aux gens. (rire) Qu'ils vont comprendre et adhérer à la démarche spéciale de cet album.

Fabien : Quand tu arrives seul à une soirée il y a deux attitudes possibles. Soit tu fais copain avec tout le monde, tu t'adapte aux gens. Ou bien tu peux être toi-même et intéresser les gens. Je pense qu'avec Wheelfall nous sommes plus dans la seconde catégorie. Nous avons hâte de voir la réaction des gens. C'est très bien si elle positive mais il ne faut pas que cela laisse de marbre. Il n'y a rien de pire que l'indifférence.

Si Wheelfall était un slogan quel serait il ?

Va de l'avant ou meurs comme un dinausore ! (rire général)

Le philosophe Kant a dit : « La musique est le langage des émotions », qu'est ce que cela vous évoque ?

Je dirais que l'art en général est le meilleur moyen de transmettre une émotion. La musique fait partie de l'art, elle peut être couplée comme nous le faisons aujourd'hui avec de la littérature et de l'image. La musique chez toi peut évoquer des images donc il y a du pictural là dedans. A l'heure actuelle d'ailleurs on ne se sert pas de tout ce que nous avons à disposition pour exprimer des sentiments en matière de musique. Si tu veux exprimer le dégoût pourquoi est ce tu ne jouerais des notes de merde ? Cela paraît logique quelque part. Il faudrait voir exactement tout ce qu'il dit à ce propos...

Thibault : (le coupant) C'est pour cela que l'on ne s'est pas arrêté à la musique dans ce projet. L'Art en général peut être couplé pour donner une seule œuvre.

Les derniers mots sont pour vous.

Encombres.

Fabien : Cendrier ! Comme d'habitude.

Line-up :

Fabien W Furter (chant/guitare)

Florian « Cactus » Rambour (guitare)

Thibault Thieblemont (claviers/guitare/machines)

Niko « El Moche » (basse)

Nicolas « Elbow » Giraud (batterie)

Discographie :

From The Blazing Sky At Dusk (EP-2010)

Interzone (2012)

s/t (avec A Very Old Ghost Behind The Farm-2012)

Glasrew Point (double album-2015)