The Dillinger Escape Plan - Dissociation

Line-up :

- Greg Puciato (Voix)

- Ben Weinman (Guitare soliste, programmation, claviers, voix secondaires)

- Liam Wilson (Basse)

- Billy Rymer (Batterie)

- Kevin Antreassian (guitare rythmique)

 C’est avec un léger goût d’amertume que The Dillinger Escape Plan annonçait sur les réseaux sociaux en Août une tournée mondiale d’adieu. Après cinq LP et presque vingt ans d’activité, les pionniers du Mathcore se séparent et nous laisse en guise de dernière larme leur pièce finale : Dissociation. Troubles dissociatifs de la personnalité ; réflexions sur la réalité et sur la rupture amoureuse, ce cadeau d’adieu est sûrement l’un des albums les plus riches du groupe

C’est trois ans après l’album One of Us Is the Killer que le quintette New-Jersiais a annoncé la sortie de l’album Dissociation et de leur split imminent. Rappelons que le groupe possède son propre label (Party Smasher Inc.), effectue ses déplacements lui-même dans un van et ne possède ni manager, ni grosse équipe. Adepte du Do-It-Yourself et les membres approchant la quarantaine, The Dillinger Escape Plan fatigue et souhaite se retirer tant qu’il est au meilleur de lui-même : « Le groupe n’a jamais été aussi prolifique et nous sommes actuellement plus crédibles et populaires que jamais. Je pense que quand nous sommes sur scène, il n’y a pas un seul autre groupe dans le monde jouant à ce moment-là qui se rapproche de nous, et c’est notre objectif » confie Ben Weinman, guitariste soliste du groupe. 

Le groupe est habitué depuis ses débuts à nous livrer des structures polyrythmiques complexes, de savants riffs Post-Hardcore, des éléments Fusion et un chant polyvalent. L’écoute paraît parfois difficile tant le chaos et les ruptures de rythme sont présents, mais c’est ce qui fait l’intérêt de cette formation et sa richesse. Avec Dissociation, non seulement ce côté est omniprésent, mais le groupe se veut un côté plus expérimental que les opus précédents, s’adonnant parfois à ponctuer ses morceaux d’éléments Noise, bruitistes et électroniques. L’artwork très contemporain et l’omniprésence du thème de la dissociation dénotent une certaine intention du groupe à vouloir donner un sens à leur musique au sein d’un album morcelé conformément au thème psychiatrique abordé, qui est d’ailleurs en parfaite adéquation avec leur musique. Je pense qu’il est important de définir le terme de « dissociation » car l’album s’axe principalement autour, bien plus qu’on le croit. Pour faire simple, un trouble dissociatif est une affection psychique caractérisée par un dérèglement de fonctions telles que la mémoire, l’identité, la perception de l’environnement ou encore la conscience. Conformément aux précédents opus, Dissociation ne nous offre pas d’introduction et s’amorce avec « Limerent Death » que vous pouvez écouter en bas de la page. Un riff lent ouvre le morceau avant d’enchaîner sur des riffs de guitares nous assenant de secondes mineures très dissonantes ; une accélération croissante de tempo viendra soutenir les lamentations éraillées de Greg Puciato, métaphore des pleurs d’une personne souffrant de limérence, état que l’on peut définir par l’attirance obsessionnelle d’une personne associée au besoin d’être aimé par cette personne. On peut déceler celle-ci et la déception engendrée par la phrase « I gave you everything you wanted, you were everything to me ».

L’ambiance se calme ; le titre suivant « Symptom of Terminal Illness » est sûrement l’un des morceaux les plus calmes de l’album, en contraste avec le côté Mathcore du groupe. Greg Puciato fait usage de sa polyvalence vocale en utilisant un chant clair sur fond d’arpèges de guitare, évoquant Faith No More (on notera que le chant de Greg ressemble par moment à celui de Mike Patton sur ce morceau). On peut déduire des paroles l’angoisse du protagoniste, accablé par la peur incessante que son monde s’écroule. Est-ce la suite de la limérence ? Ou le début de la dissociation psychique ? « Wanting Not So Much To As To » tranche complètement avec la chanson précédente en revenant sur le style Mathcore originel du groupe, commençant à incorporer des éléments expérimentaux comme l’utilisation de guitares en reverse, d’accords 7ème en tremolo ou bien d’un breakdown en 22/16 si je ne fais pas d’erreur.

 Nous sommes au tiers de l’album et découvrons un morceau étrange : « FUGUE ». Composé d’éléments électroniques chaotiques dans lesquels les sons se mêlent et s’entrecroisent, ce style d’électronique est nommé Breakcore, qui rappelle d’ailleurs beaucoup le travail d’Igorrr ou de Ruby My Dear. Mais que représente ce morceau ? La fugue dissociative est un trouble dissociatif qui provoque l’amnésie concernant l’identité personnelle. Le morceau « FUGUE » est donc un épisode de fugue dissociative, un passage de folie où le personnage ignore sa propre identité, ce qui est matérialisé par tous ces sons qui nous envahissent et semblent apparaître de manière aléatoire et désordonnée pour couper l’auditeur du réel et de la raison. Après cet OVNI sonore, le doux jazz fusion de la deuxième partie du morceau « Low Feels Blvd » nous apaisera avec un solo de guitare évoquant Mahavishnu Orchestra et nous dérangera par son outro très Noise composée de larsens et de frottements de cordes. Arrivent « Surrogate » et « Honey Suckle », deux morceaux très classiques de The Dillinger Escape Plan dans l’esprit Mathcore. L’un possède une outro Noise envahissant petit à petit l’espace sonore de l’auditeur, et l’autre un breakdown à base de guitares aiguës et dissonantes. Les paroles traitent sur « Surrogate » d’une pensée obsédante revenant en boucle dans la tête du personnage, tandis que « Honey Suckle » suggère un autre trouble dissociatif : la dépersonnalisation. En effet, le personnage se rend étranger à lui-même en ignorant ce qu’il ressent en plus de son désir à vouloir s’effacer lui et sa mémoire : « Let me erase, a time and place, I can't forget your face ». Après l’effet coup de couteau que produisent les guitares saccadées de « Manufacturing Discontent », morceau d’ailleurs très entraînant, c’est au tour de « Apologies Not Included » de nous démontrer la virtuosité de Billy Rymer, batteur du groupe, tant les rythmes peuvent se montrer terriblement difficiles. Le titre aborde la limérence vue précédemment poussée à l’extrême, l’envie de suicide submerge le personnage soumis à sa propre culpabilité. Quel en sera la finalité ?

Suite à tant de technique, « Nothing To Forget » se présente comme un titre plus simple, plus lent et toujours très inspiré de Faith No More. Le morceau se calme à la moitié de sa durée pour laisser place à un passage très lent, presque un slow, dans lequel le chant clair de Puciato se met à la place du personnage atteint de dissociation qui évolue désormais seul, refusant l’aide d’une quelconque aide : « Please let me be by myself, I don’t need anything ». Nous sommes donc dans la finalité de sa pathologie, le protagoniste refuse le monde extérieur, ayant oublié qui il est et n’acceptant rien d’autre que son propre déni. C’est donc maintenant que nous découvrons la pièce finale de l’album : « Dissociation ». Le morceau est empreint d’expérimental comme le laissait présager le reste de l’album, c’est donc dans une ambiance trip-hop que la chanson se déroule : des basses fréquences qui servent de structures, une batterie modifiée, des violoncelles et violons, des éléments électroniques, mais aucune guitare ni basse. Le chant de Greg Puciato est clair, très doux, qui ne ressemble à aucun autre chant dans l’album. La face de la chanson se fait voir au fur et à mesure de son avancement : de nouveaux éléments sonores apparaissent et témoignent de la grande créativité du groupe. Les paroles parlent de la prise de responsabilité, je pense que par ce thème, The Dillinger Escape Plan nous exprime qu’il a atteint son seuil de maturité et qu’il a envie de passer à autre chose, nous délivrant ce message d’adieu.

 Ainsi s’achève l’aventure proposée par The Dillinger Escape Plan. L’album est très riche musicalement car il alterne plusieurs tendances au sein du même style, de plus, le côté album-concept que j’ai essayé d’expliciter dans cette chronique lui donne un style particulier. Dissociation se montre comme l’album d’un groupe affirmé qui a atteint sa maturité musicale et dont les membres désirent se consacrer à leur vie privée ou bien à d’autres projets, comme par exemple Giraffe Tongue Orchestra, le side-project de Ben Weinman (dont vous pouvez trouver la chronique de Broken Lines sur Metal-Cunt).

 

tod